Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés

"A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,

Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.

Sa peccadille fut jugée un cas pendable.

Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !

Rien que la mort n'était capable

D'expier son forfait : on le lui fit bien voir." (1)

Patrick Gaubert, président de la Licra et ami du Président de la République, se réjouissait, dans les pages de Libération du 23 juin, que "le fils de Nicolas Sarkozy, Jean", vienne "de se fiancer avec une juive, héritière des fondateurs de Darty, et envisagerait de se convertir au judaïsme pour l'épouser". Le billet de Siné, si compromettant, n’avait été qu’une reprise des mots du président de la Licra, mot pour mot, sens pour sens.(2) Le seul ajout de Siné fut "Il ira loin ce petit"… Si vous vous demandiez, légitimement, comment peut-on être antisémite aujourd'hui ? Eh bien, dans la France de 2008, il suffit d'émettre des doutes sur le bien fondé du régime d'accumulation flexible, d'avoir des affinités avec le peuple palestinien ou de répéter, quand on s’appelle Siné, un propos (malheureux ?) du président de la Licra. Voire même, car nous en sommes là, d'avoir l'outrecuidance de critiquer la politique de Nicolas Sarkozy. C'est rédhibitoire. Et si il est une utilité de l'Affaire Siné, c'est de mettre à jour la configuration particulière de ces éléments-là ; éléments qui font la spécificité du néo-conservatisme à la française et de ses manières de faire. Parmi les pestiférés imaginaires, les frappés par le haut mal, certains sont juifs et d'autres sont antisémites à titre posthume, l'ironie de l'histoire fait que l'on compte pratiquement que des gens de qualité. Succombons nous aussi à la tentation de la liste : Noam Chomsky, Norman Finkielstein, Hannah Arendt, Edgar Morin, Pierre Péan, Philippe Cohen, Daniel Mermet, Eric Hazan, Pascal Boniface, Jacques Bouveresse, Charles Enderlin, Pierre Bourdieu, José Bové, Denis Robert, Rony Brauman, Alain Badiou, Raphaël Confiant, Bruno Guigue, Jimmy Carter, Raymond Barre, les journalistes du Monde Diplo dans leur ensemble… que du beau monde. Affaire Dreyfus disiez-vous, mais qui a le rôle du Capitaine ? Le fiston Sarkozy, vraiment ? Quant à Zola interprété par Philippe Val, on croit rêver, voilà un casting très peu crédible, car, pour caractériser son rapport à la pensée dominante, il s'agirait d'un "j'acquiesce" plutôt qu'un "j'accuse"... Avec la grande marche de la "camarilla des blablateux stipendiés" (d’Alexandre Adler à Laurent Joffrin, d’Ivan Roufiol à Philippe Val, de Bernard-Henri Lévy à Claude Askolovitch), de ces derniers jours, on est passé sans transition de la tragédie à la farce ! La tentative de quadrillage moral exhaustif et minutieux - on sait depuis Foucault que c'est ainsi que se gère la peste -, qu'on appelle aussi Police de la pensée, a échoué, la grande saga antisemitica dura probablement tout l'été, mais pas beaucoup plus. Tout cela nous aura montré qu' il en va de l'Universalisme Abstrait, et autres balivernes de nos temps postmodernes, comme d'une Fable...

"Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir." (3)

Le racial lapsus de Laurent Joffrin

« Ne fréquenter personne qui soit impliqué dans cette fumisterie effrontée des races! » (Nietzsche)

Dans « Psychopathologie de la vie quotidienne », Freud explique qu'à « l’origine du lapsus on trouve presque toujours une action perturbatrice ayant sa source en dehors du discours qu’on veut prononcer, et cet élément perturbateur est constitué par une idée unique, restée inconsciente, mais qui se manifeste par le lapsus et ne peut le plus souvent être amenée à la conscience qu’à la suite d’une analyse approfondie. »(1) Et bien rendons service à Laurent Joffrin, directeur de publication de Libé, et livrons nous à une analyse approfondie de son mot d’esprit (Rebonds ). Qu’a-t-il dit en substance ? « On choisit sa religion, on ne choisit pas sa race. » Phrase qui, devant le tollé provoqué, et à juste titre, deviendra « On choisit sa religion, on ne choisit pas son origine ». Joffrin, méritant son surnom de journaliste le plus bête de France, expliqua la correction en ces mots : «Plusieurs lecteurs ont été choqués par l'emploi du mot «race» dans le texte. Ce mot est mal choisi. Communauté ou origine sont plus justes … »(2). Bref, voilà le directeur de publication de Libé qui se propose de dénoncer le supposé antisémitisme de Siné et qui fini par recourir au concept de « race juive ». Voilà un tête-à-queue qui ne manque pas de piquant. Mais cette étrangeté n'est que de forme, car l’idée unique dont parlait Freud se précise, on la touche du bout du doigt... L’antisémitisme, la nouvelle judéophobie, tant annoncée, n’est, peut-être, pas tapi là ou l’on croit… Analyse approfondie, nous disions, qu'à cela ne tienne! A l'évidence, le pauvre Jauffrin, dans cette l'histoire, est bien plus agi qu'acteur, son vrai nom n'est-il pas Laurent Mouchard, ça ne s'invente pas - il n'est pas besoin d'avoir lu Lacan... Nous faisons l’hypothèse que non seulement le lapsus révèle l’impensé d’une personne mais il révèle l’inconscient d’une époque. Le lapsus est la porte d'entrée du Zeitgeist. Les hommes sont plus les fils de leur temps que fils de leur père… Epoque qui envoie des messages qui vont dans le même sens, concourent au même but. Ainsi qui aime à caricaturer certaines communautés en toute innocence, malgré les échos historiques que l'on sait ? Qui use de la métaphore du « complot islamiste » comme d'un discours magique pour expliquer jusqu'aux comportements les plus anodins de la vie quotidienne ? Qui a mis en place une loi d’exception dans un concert unanime de haine à peine voilée, scellant l'union sacrée de la nation ? Qui a fait de la catégorie « souchien » un concept scientifique ? Qui fait des distinctions spécieuses entre appartenance religieuse et origine raciale, tout en nous expliquant que les races humaines n'existent pas ? Qui a mis en place cette exception culturelle française qu'est le ministère de l'immigration et de l'identité nationale ? Pour résumer, qui a ouvert la boite de pandore des « races » et des « ethnies» ? Ne savait- il pas, ces apprentis sorciers, que, comme l’a montré Edward Saïd, il n'est qu'à lire Renan, le discours antisémite et l'orientalisme sont issus de la même matrice idéologique, relève d'un même épistémé, apparu au XIXè siècle* ? Ne savent-ils pas que l'islamophobie d’aujourd’hui est le piètre succédané du discours orientaliste d’hier qu'on aurait vulgarisé à outrance ? Que les juifs islamophobes et autres pompiers pyromanes méditent bien la dessus, car à force de jouer avec le feu, on se brûle... Que révèle finalement ce lapsus calami? Une chose que les Indigènes savent intuitivement depuis bien longtemps : un fantôme hante l’Europe - le spectre de la race !

*«On pouvait s'attendre à ce que de nombreux chercheurs et critiques distinguent cette conjoncture spécifique, c'est-à-dire le fait que l'hostilité à l'égard de l'Islam, dans le monde chrétien occidental moderne, a historiquement progressé main dans la main avec l'antisémitisme, découle de la même source, et a été nourri avec la même intensité...» (Edward Saïd, Réflexions sur l'exil et autres essais)


Justice de classe ou justice de race ?

« Un jour, je traverse une rue de Paris, pas loin de la place d'Italie. Un type passe en voiture : "Eh, petit nègre !" C'était un Français. Alors, je lui dis : "Le petit nègre t'emmerde !" Le lendemain, je propose à Senghor de rédiger ensemble avec Damas un journal : L'Etudiant Noir. Léopold : "Je supprimerais ça, on devrait l'appeler Les Etudiants nègres. (..) Ça nous est lancé comme une insulte. Eh bien, je le ramasse, et je fais face." Voici comment est née la "négritude", en réponse à une provocation. » (Aimé Césaire)

La France éternelle et son racisme, lui aussi éternel, autant structurel que d'Etat... Et pendant ce temps-là, Pétré-Grenouillot marine, grenouille dans la mare au révisionisme et "l'affaire Siné" sera le roman de l'été ... Pourtant "sale noir", c'est clair net et précis, cela ne réclame pas les services ni d' un herméneute ni d'un philologue... Qui entretient la concurrence victimaire, qui ? Et surtout pourquoi?

La plainte pour diffamation et injures raciales déposée en avril par un vigile d'une grande surface de la banlieue parisienne contre un fonctionnaire du ministère de l'Immigration a été classée sans suite, a-t-on appris mardi de sources concordantes. L'avocat du vigile, Me Patrick Klugman, a aussitôt annoncé l'ouverture dans les jours à venir d'une plainte avec constitution de partie civile, et non plus une plainte simple, afin d'obtenir l'ouverture d'une information judiciaire. "Au bout de trois mois d'enquête, la plainte pour diffamation et injures raciales déposée par M. Pierre-Damien Kitenge contre M. Gautier Béranger, ainsi que la plainte pour subornation de témoin déposée par (l'association) SOS Racisme, ont toutes deux été classées sans suite par décision du parquet de Créteil en date du jeudi 17 juillet dernier", a écrit l'avocat de M. Béranger, Me Mathieu Davy, dans un communiqué. Pierre-Damien Kitenge, agent de sécurité du magasin Carrefour de Charenton-le-Pont (Val-de-Marne) avait porté plainte le 26 avril pour diffamation et injure à caractère racial après s'être fait, affirmait-il, traiter de "sale noir" et de "sans-papiers" par Gautier Béranger, adjoint du secrétaire général du ministère de l'Immigration, en charge de la communication interne. SOS Racisme avait déposé plainte contre X le 20 mai pour subornation de témoins, M. Kitenge ayant fait état de pressions pour qu'il retire sa plainte et que des employés présents ne témoignent pas en sa faveur. "C'est la justice à plusieurs vitesses, c'est honteux, je n'ai pas le bras long, moi!", a réagi auprès de l'AFP M. Kitenge, confirmant le classement de sa plainte. "Je continue à maintenir ce que j'ai dit, sans ajouter, ni retrancher quoi que ce soit", a-t-il poursuivi, soulignant que M. Béranger avait "donné plus de quatre versions" des faits et qu'"aucune confrontation" n'avait été organisée. "Nous avons l'intention de déposer une plainte avec constitution de partie civile pour obtenir l'ouverture d'une instruction car dans ce dossier on a un problème de preuves", a déclaré à l'AFP Me Klugman, qui s'est dit "scandalisé". "Le parquet n'a rien fait et ne s'est pas donné les moyens de trouver des preuves", a-t-il encore dénoncé. "Il y a un aspect curieux dans ce dossier: M. Béranger a apporté lui-même à la police les témoignages des caissiers qui le mettaient hors de cause", a-t-il dit. M. Kitenge a par ailleurs indiqué que la société de sécurité pour laquelle il travaillait avait mis fin à son contrat le 4 juillet. Selon son avocat, il se trouvait en période d'essai au sein de cette entreprise. Après le dépôt de la plainte, M. Béranger avait nié "avoir prononcé une quelconque injure, de surcroît à caractère raciste (...) comme tout propos relatif à son état civil" et Carrefour avait démenti toute pression sur le vigile comme sur les témoins.
AFP

Darty-ontologie de BHL....

Cher bernard, cher henri, cher lévy, nous avons pris bonne note de la manière dont tu conçois nos libertés. Et cela ne nous rassure guère. Cela ne présage pas pour nous d'un futur des plus chatoyant. Voici un extrait de ton dernier morceau de bravoure, à charge, concernant l'affaire Siné bien sûr, qui prend toute sa saveur quand on connait ton engagement indéfectible à tous ce que l'Hexagone (et Orbi!) compte comme islamophobes rigolards. « Et si les temps, précisément, avaient changé et qu'il appartenait aux humoristes, non moins qu'aux écrivains, aux artistes, de prendre acte de ce changement en admettant qu'on ne rit plus aujourd'hui, ni tout à fait des mêmes choses, ni tout à fait de la même manière, qu'au temps des années 1930 ou 1950 ?» (1) Le ton est donné, tout le reste est l'avenant. Un vrai cas d'école pour illustrer la figure du sophiste, in concreto, que tu nous livres là ... L'on y trouve, "en substance", cet inventaire à la Prévert des passions les plus nobles : mauvaise foi, raisonnements spécieux, calomnies, bobards énormes, confusion sciemment entretenue, enfumage en tous genres, chantage à l'antisémitisme, tour de passe-passe et grosses ficelles, fausse science, citations, faites à contre-emploi, pour épater le chaland, où sont convoqués : Walter Benjamin, Foucault, Sartre, Badiou…à leur corps défendant. Finalement laissons parler Guy Hocquenghem, lui qui te connaissait si bien.. Tout y est, il n'y a rien à ajouter de plus. «Le Réarmement théologique par le chantage au génocide, qui rend sacrées toutes tes vaticinations, est un retour du Dieu vengeur et jaloux, du Yahvé-Sabaoth des Armées célestes, un dieu de police pour incroyants et de massacre pour ses ennemis. Mais ce Dieu lui-même, chargé selon toi d’inspirer une saine terreur aux peuples et aux nations, plus qu’à celui des prophètes, ressemble à la divinité de Voltaire, celle qu’il fallait inventer parce qu’elle est utile socialement. En plus terrifiant, il est aussi factice. Toute ta foi se ramène à ce point : il faut bien que les masses croient à un Dieu inaccessible pour respecter les hiérarchies humaines. « On peut parler, très précisément et très rigoureusement [!] de fascisme chaque fois qu’il y a déni de la Loi, du référent, du symbolisme. » Vivent la Loi, le Père et la Punition, donc ; tu déclares apostasier « les idoles de fer et de bois que fustigeaient déjà les prophètes, qui s’appellent aujourd’hui Parti, État, Nature ou Romantisme » (plus que tu ne raisonnes, tu résonnes en majuscules), et tu dresses l’antithèse : « De l’autre côté, la passion de la Loi, le nom du Père, l’idéal de Justice qui sont impensables hors de l’horizon monothéiste ». De la Loi, du sacré, il ne reste aucun contenu d’espoir ou de justifıcation, seulement la coquille vide de la répression par principe, comme chez tes amis Finkielkraut et Benny Lévy. Cette figure vide de père Fouettard que tu t’es choisie pour Dieu, et que tu veux rendre obligatoire, au nom de la liberté et de la démocratie, est aussi le chef vengeur des cohortes d’archanges à réaction, l’écraseur d’infidèles et d’Arabes. Le Dieu de Tsahal et des commissariats de police. » (2)
Cher bernard, cher henri, cher lévy, que l'on voudrait travailler au retour de l'antisémitisme, que l'on ne s'y prendrait pas autrement, la Raison n'a même pas besoin de ruser ici...

Critique de la raison souchienne

Radicule

La « raison souchienne », qui met au centre de ses préoccupations l’idée de racine - « le bas du tronc d’un arbre, accompagné de ses racines et séparé du reste de l’arbre » lit-on dans Littré pour définir souche -, repose sur le postulat du « primordialisme », selon lequel l’identité collective d’un groupe se fonde sur le sang, le sol ou la langue et tire sa force de l’affect et des sentiments qui lient ce groupe. Ce postulat renvoie donc a ce qu’il y a de plus archaïque et irrationnel en matière d’identité. Le retour à cette conception, tel un retour du refoulé, montre que, comme l’observait Arjun Appadurai, dans chaque placard national, on peut toujours trouver des cadavres ethniques pourrissants. Et, comme l'observe également Etienne Balibar, ce retour ne se fait pas de manière hasardeuse et à n'importe quel moment : « l'immigration devient par excellence le nom de la race dans les nations en crise dans l'ère postcoloniale ». Aussi, pour commencer à en être quitte, il convient de l’assumer au grand jour, autrement qu’en pérorant à tout va sur les vertus magiques de la République. Et ceux qui croit ou font semblant de croire à ces vertus-là, ne font qu'illustrer la seconde acception du mot souche du même Littré, à savoir un « personne stupide et sans activité » qui cherche à berner une plus stupide encore…

Marianne et les lapins

Mais la « raison souchienne » dépasse largement le mythologique puisqu'elle s’est objectivée en un usage concret. Elle a pris, en France, sous les auspices du FN et grâce à l’INED, tous les atours de la science. « La démographie, disait Hervé Le Bras, est en passe de devenir en France un moyen d’expression du racisme » - au pays d’Alexis Carrel qui ça étonne encore ! Ainsi, par le miracle de la science de la population, la « raison souchienne », dépassant en prodige l’immaculée conception, a mis bas d'une catégorie statistique plus que douteuse. Une nouvelle race de français était née et le divine enfant se nommait français de souche. Race qui s’oppose aux « issussiens », ces personnes issues de l’immigration, eux, français allogènes pour l'éternité. Et voici comment l'INED explique la venue de cette dérive ethnicisante: « la notion de population étrangère se révélant insuffisante, il est nécessaire d’élaborer de nouveaux concepts qui prennent en considération le processus complexe engendré par l’arrivée d’étrangers en France ». Et le tour était joué... Bien sûr la catégorie est bancale, ne serait-ce que parce que le français de souche est borné à l’année 1900, avant régnait sans doute les dinosaures, et que dire des personnes issues d'union mixte qui à ce régime restent indéfinissables, mais peu importe la complexité du monde réel... L' utilité de la désignation fut sans conteste, par la magie des mots, effet performatif oblige, il s'agissait de faire advenir ce qui n’existe pas…

Le souchien et son double

L'émergence sur la place publique du néologisme souchien, par contre, révéla une dénégation de ce qui existe. Une forme de privilège. Les tenants de cette doxa qu'est la « raison souchienne », en proférant des bêtises plus ou moins calculées nous font croire qu'elle est un oxymoron. Ainsi les idiots et mal-comprenants n’ont pas vu que souchien, comme néologisme, était le double inversé d’indigène, si l’un avait un présent et un avenir, l’autre avait un passé, un présent et ne voulait plus de cet avenir- ; si l’un relevait de l'esprit de sérieux, l’autre se voulait ironique et taquin ; si l’un se réclamait d’un rapport charnel au sol, l’autre se moquait éperdument de l’esprit du lieu ; si l'un jouait sur l'implicite du discours racialiste, l'autre explicitait, problématisait son rapport (dialectique) à la nation ; si l’un était, en réalité, un signifiant flottant, son double était une injure retournée qui créait sciemment la confusion... Soit l'avers et le revers d'une situation intenable ! Ces tenants de « l'ordre souchien » ont toutefois compris intuitivement, que le néologisme, en les redéfinissant, mettait à mal leur privilège. Singulier renversement des perspectives en effet : « Ils ne peuvent se représenter eux-mêmes ; ils doivent être représentés » disait Marx. Et bien voilà que les objets de la représentation se piquaient de vouloir « objectiver l'objectivation». Car le mot a ce pouvoir symbolique, tant par le renversement du stigmate que par le travail du négatif, de subvertir l’ordre des dominants et la division logique qui sont au principe même de cet ordre. Car quand le mot est fait main, le mot fait mouche : démystification, auto-définition, désignation de l'adversaire... Qu'est-ce qui sépare l'acte de décrire et celui de prescrire ? Qui sait que le mot catégorie (kategoresthai) signifiait en grec ancien mettre en accusation ? Comment ne pas voir que tout discours hérétique doit pouvoir proposer une nouvelle division du monde ? A terme, cette critique vise à la constitution d'un tiers-espace qui se joue des calculs binaires, un intermezzo qui transcende les identités coulées dans le marbre, gravées dans le béton. Soit « un quelque chose d’autre au-delà » où régnerait la sculture de soi...

De la dérision et du rire...

Hommage appuyé à Philippe Val, triste bouffon et spinoziste de café du commerce...

«Entre la dérision et le rire, je reconnais une grande différence ; car le rire, comme le badinage, est un pur sentiment de joie ; par conséquent il ne peut avoir d’excès et de soi il est bon. En quoi, en effet, est-il plus convenable de soulager sa faim ou sa soif que de chasser la mélancolie ? Telle est du moins ma manière de voir, quant à moi, et j’ai disposé mon esprit en conséquence. Aucune divinité, ni qui que ce soit, excepté un envieux, ne peut prendre plaisir au spectacle de mon impuissance et de mes misères, et m’imputer à bien les larmes, les sanglots, la crainte, tous ces signes d’une âme impuissante. Au contraire, plus nous avons de joie, plus nous acquérons de perfection ; en d’autres termes, plus nous participons nécessairement à la nature divine. Il est donc d’un homme sage d’user des choses de la vie et d’en jouir autant que possible (pourvu que cela n’aille pas jusqu’au dégoût, car alors ce n’est plus jouir). Oui, il est d’un homme sage de se réparer par une nourriture modérée et agréable, de charmer ses sens du parfum et de l’éclat verdoyant des plantes, d’orner même son vêtement, de jouir de la musique, des jeux, des spectacles et de tous les divertissements que chacun peut se donner sans dommage pour personne. En effet, le corps humain se compose de plusieurs parties de différente nature, qui ont continuellement besoin d’aliments nouveaux et variés, afin que le corps tout entier soit plus propre à toutes les fonctions qui résultent de sa nature, et par suite, afin que l’âme soit plus propre, à son tour, aux fonctions de la pensée. Cette règle de conduite que nous donnons est donc en parfait accord et avec nos principes, et avec la pratique ordinaire. Si donc il y a des règles différentes, celle-ci est la meilleure et la plus recommandable de toutes façons, et il n’est pas nécessaire de s’expliquer sur ce point plus clairement et avec plus d’étendue...» (Spinoza, Ethique)

Siné, par-delà bien et mal...

Le bien. « Je n’ai jamais brillé par ma tolérance mais ça ne s’arrange pas et, au risque de passer pour politiquement incorrect, j’avoue que, de plus en plus, les musulmans m’insupportent et que, plus je croise les femmes voilées qui prolifèrent dans mon quartier, plus j’ai envie de leur botter violemment le cul !J’ai toujours détesté les grenouilles de bénitier catholiques vêtues de noir, je ne vois donc pas pourquoi je supporterais mieux ces patates à la silhouette affligeante et véritables épouvantails contre la séduction ! Leurs maris barbus embabouchés et en sarouel coranique sous leur tunique n’ont rien à leur envier point de vue disgracieux.»(1)

Le mal. « Jean Sarkozy, digne fils de son paternel et déjà conseiller général UMP, est sorti presque sous les applaudissements de son procès en correctionnelle pour délit de fuite en scooter. Le parquet (…) a même demandé sa relaxe ! Il faut dire que le plaignant est arabe ! Ce n’est pas tout : il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, héritière des fondateurs de DARTY. Il fera du chemin dans la vie, ce petit ! »(2)

Synthèse. Voici que nos preux chevaliers de l’Absolu - de chez Charlie - sont pris les deux mains dans le pot de confiture à bobards, les voici tels qu'en eux-mêmes, les voici devenir ce qu'ils sont, défenseurs de la liberté d'exception, porte-étendards du double standards, danseurs étoiles de la beauf pride... « Hé quoi, cela ne signifie-t-il pas, pour parler vulgairement, que vous réfutez Dieu, mais non le diable ? » (Nietzsche) : Siné viré

Islamo-nietzschéen...?

Vous connaissiez l'Afrique de Hegel, l'Orient - despotique - de Montesquieu, l’Amérique de Tocqueville, je vous propose l'Islam de Nietzsche. Le philosophe à coup de marteau, dans «l'Antéchrist», a lui aussi abordé l'entité maléfique. Le malheur est qu'il n’avait que des louanges pour la religion des ratés. Et si les athées du dimanche, le gros du contingent, n'ont retenu du génial moustachu que « dieu est mort », comme ils n’ont retenu de Marx que le très saoulant « la religion est l'opium du peuple », qu’ils resservent ad nauseam, alors que, quelques lignes plus loin, le vieux barbu, homme du XIXe siècle pourtant, parle d' âme d'un monde sans âme et d'esprit d'un monde sans esprit pour qualifier le phénomène religieux, la poignée qui connaît cet aspect de Nietzsche ne se pressent pas au portillon pour le gueuler sur les toits. C'est une pièce de plus à verser au dossier de l'ignorance crasse du souchien et de la mauvaise foi montagneuse de son maître-souchien. Car, malgré ce qu'en dit Gilles D'Elia, le souchien, monade grégaire, ne lit pas plus qu'il rumine, sa prétention c'est son seul supplément d'âme, en bon psittacidé, il répète et annone, et bien plus que dans une madrassa du Pakistan, ainsi va la fabrique du consensus et son imprinting dans un environnement démocratique. « Le christianisme nous a frustrés de la moisson de la culture antique, et, plus tard, il nous a encore frustrés de celle de la culture islamique. La merveilleuse civilisation maure d’Espagne, au fond plus proche de nous, parlant plus à nos sens et à notre goût que Rome et la Grèce, a été foulée aux pieds (et je préfère ne pas penser par quels pieds!) - Pourquoi? Parce qu’elle devait le jour à des instincts aristocratiques, à des instincts virils, parce qu’elle disait oui à la vie, avec en plus, les exquis raffinements de la vie maure!... » Eh oui ! qu'espéraient-ils pouvoir comprendre de tous ces mystères, nos islamophobes patentés, la seule chanson qu'un souchien pratiquant connaisse, c’est celle du non à la vie, la longue et lancinante chanson du nihilisme occidental, qui prend la forme aujourd'hui de la globale casino society et de ses junk space à profusion...« Les croisés combattirent plus tard quelque chose devant quoi ils auraient mieux fait de se prosterner dans la poussière », tiens le toi pour dit Sylvain Gouguenheim, pied-bot bafouillant du Mont Saint-Michel ! « Les croisades? Une piraterie de grande envergure, et rien de plus! » Accumulation primitive oblige, aujourd'hui comme hier, la politique de la canonnière est en vogue, en avant les Rapetout... «La noblesse allemande est à peu près absente de l’histoire de la culture supérieure: on en devine la cause… Le christianisme, l’alcool - les deux grands moyens de corruption ». La dernière épopée irakienne nous a appris que c’est encore pire quand l'alcolo arrête l’alcool, n’est-ce pas G.W. Bush ! «On ne devrait même pas avoir à choisir entre l’islam et le christianisme. La réponse est donnée d’avance: ici, nul ne peut choisir librement. Soit on est un tchandala, soit on ne l’est pas. " Guerre à outrance avec Rome! Paix et amitié avec l’Islam. " C’est ce qu’a senti, c’est ce qu’a fait ce grand esprit fort, le seul génie parmi les empereurs allemands, Frédéric II Hohenstauffen. » N'est pas Fréderic II qui veut, il faut tout d'abord ne pas avoir peur de l'excommunication, sachant que hors de l'Église, quelle qu'elle soit, point de salut... Finalement, au chapitre de l’insulte, à choisir entre islamo-gauchiste ou nazislamiste, à tout prendre, je choisirais une troisième solution : islamo-nietzschéen... ça le fait non !

Achab blues...

« Nous vivons à l’époque des atomes et du chaos atomique. » (Nietzsche)

Si vous avez lu le Moby Dick de Melville, vous devez être frappé du parallélisme avec le monde réel - « la réalité, c’est ce qui fait mal quand on éteint l’ordinateur »... Il n’est qu’a voir l’Empire, et ses satellites (la Belgique, éternelle vassale, est du lot !), se préparer avec obsession, compulsion, une nouvelle fois, tel le Capitaine Achab, à pourchasser jusqu’au Golfe persique ce qu’il désigne comme le mal absolu. «Diable» de circonstance, façonné par une métaphysique de bas étage, une mystique à cinq sous, car il n’a de cesse de changer en fonction des besoins passagers de l’Imperium finissant - que d'Adolf Hitler successifs n'avons-nous pas vu jusqu'ici ! On est également frappé par la redondance du modus operandi. Se draper, tout d’abord, sous une rhétorique messiano-démocratique, remake de la doctrine de la « Destinée manifeste » du XIXe siècle dont les Indiens ont fait les frais, et ensuite sortir son va-tout militaro-géo-stratégique, suivant ce que Nixon appelait «la théorie du fou», fait d'un cortège de rapacité, de cupidité, d’immoralité et de barbarie techniquement équipée. De ce tam-tam martial, les médias sont les adjuvants habituels, les fidèles porte-voix, les télégraphistes inspirés, eux qui mettent en place des dispositifs usés de pseudo-expertises sur le Moyen-Orient et de narrations à dormir debout répétées à satiété. De ces récits, vieilles antiennes des temps coloniaux (dont nous ne sommes jamais vraiment sortis...), tous les chemins mènent au bazar ; les musulmans ne comprennent que la force ; la violence fait partie intégrante de leur civilisation ; l’islam est une religion intolérante, ségrégationniste, « médiévale », « archaïque », fanatique, cruelle, misogyne, homophobe et j’en passe… Le cadre est ainsi posé, la légitimité de la violence à venir s’y construit et cette dernière pourra bientôt se déployer avec la bonne conscience de la belle âme... Dans l’Economie des passions occidentales, à travers l’Iran, il s’agit tout à la fois de mater toute espèce de velléité d’autonomie des zones indigènes du globe, crime de lèse-Empire, et de donner une leçon à l’ensemble de la gueusaille du Sud, vile multitude colorée, tentée par la turbulence qu’elle qu’en soit la forme. Le résultat final est connu. « Une sinistre écume blanche, peu à peu, remonta les parois abruptes ; puis tout se referma d’un coup. Et le linceul immense de l’océan continua de rouler ses houles tout comme elles roulaient il y a cinq mille ans »...

Inspiration : Edward Saïd

Esclavage : Pseudo-historiens, vrais négationnistes...

De la fonction effective de quelques house niggers d'aujourd'hui : Malek Chebel, Tidiane N'Diyae…
Depuis quelque temps, sous la houlette de l’historien français Olivier Pétré-Grenouilleau, un vaste mouvement de réécriture du phénomène de l’esclavage est en cours. On sait la polémique qu’avaient entraînée les thèses défendues par ce dernier et par quelques porteurs d’eau africains et antillais, notamment la principale d’entre elle, à savoir que l’esclavage arabo-musulman fut pire, ou en tout cas plus important, que l’esclavage atlantique pratiqué par les Européens. Il s’agissait là, ni plus ni moins, que d’un retour à de vieilles thèses relativistes datant du début du XXe siècle qui mettaient sur le même plan esclavage antique (Grèce, Rome etc.), servage asiatique, esclavage arabo-musulman et esclavage euro-atlantique. Il s’agissait, plus profondément, de nier la spécificité de l’esclavage euro-atlantique en la ramenant à une forme d’asservissement de l’homme par l’homme comme une autre, alors que justement cet esclavage a nié la qualité d’être humain à l’Africain déporté. Pire : il a engendré tout un ensemble de théories racistes visant à classer les « races humaines » et plaçant la noire tout au bas de l’échelle. Par comparaison, l’esclavage arabo-musulman n’avait rien de racial puisqu’il mettait dans les fers aussi bien les Africains noirs que les Européens. Il y eut ainsi plus d’1 million d’esclaves « blancs » en Afrique du Nord au cours des Xe et XIe siècles et, par exemple, Cervantès, le célèbre auteur de « Don Quichote », fut capturé par les Barbaresques et mena trois ans durant une vie d’esclave à Alger.

Comment donc ne pas voir la spécificité de l’esclavage euro-atlantique, son caractère inouï, profondément scandaleux ? Et ici, Christiane Taubira a eu parfaitement raison, au moment de la rédaction de la loi qui porte son nom, de refuser d’écouter les sirènes qui lui demandaient de l’étendre à « toutes les formes d’esclavage ». S’il est évident qu’il y a des éléments communs à toutes les formes d’asservissement qui se sont produites au cours de l’histoire humaine, et cela à travers toute la planète, il n’en demeure pas moins que l’esclavage euro-atlantique estt le seul qui ait rejeté l’asservi dans la pure animalité.

Dans le sillage du relativisme Pétré-Grenouillesque s’est greffé plus récemment un courant beaucoup plus néfaste que l’on peut qualifier sans détour de « courant négationniste ». En clair, il s’agit pour ces pseudo-historiens, martiniquais et surtout guadeloupéens, de nier le caractère profondément inhumain de la plantation esclavagiste, de replacer « dans leur contexte », comme ils disent, les atrocités et les abominations commises par les colons européens et finalement de banaliser ce qu’aux Etats-Unis, on appelait à juste raison « l’institution particulière ». Il est effarant de constater que ce sont des Antillais, auto-proclamés historiens, qui s’attèlent à cette tâche ignoble qui, s’agissant d’autres « crimes contre l’humanité », leur aurait valu convocation immédiate devant les tribunaux. Auto-proclamés parce qu’il faut se garder de confondre « enseigner l’histoire » et « faire de l’histoire », exactement comme personne ne confond « enseigner la littérature » avec « faire de la littérature ». En effet, il ne suffit pas de passer des heures ou des jours entiers aux archives, d’en extraire tel ou tel document que l’on commentera par la suite dans un article ou un livre, pour s’arroger du titre d’historien. Un historien, comme un écrivain, doit avoir une théorie. Une théorie de l’histoire. Avant de nous brandir triomphalement telle découverte dans telle archive ou d’asséner des arguments d’autorité, il doit expliciter ses présupposés théoriques et indiquer clairement dans quel cadre de pensée il situe son travail. De même, un écrivain qui n’a pas au départ une théorie de l’écriture n’est qu’un littérateur.

Epistémologie adaptée

En fait, quand on compare, le fonctionnement des différentes Sciences Humaines aux Antilles, on se rend compte que l’histoire, en particulier celle pratiquée par les négationnistes, est la seule à n’avoir pas fait l’effort de réfléchir à une épistémologie adaptée à nos particularités. La seule à n’avoir pas ressenti le besoin de proposer de nouveaux concepts opératoires. Tant en linguistique, qu’en analyse littéraire, en anthropologie et sociologie, ou encore en économie, nos spécialistes se sont attelés, depuis au moins trois décennies, à produire un savoir fondé non pas seulement sur les principes généraux de leur discipline tels qu’ils sont généralement en usage en Europe ou en Amérique du Nord, mais aussi sur de nouveaux découpages du réel, du réel antillais s’entend, de nouvelles manières de conceptualiser ce dernier. Ainsi, en analyse littéraire, aucun chercheur antillais ne se contente de se référer seulement à Roland Barthes, Gérard Genette ou quelque autre autorité occidentale en la matière. Il dispose désormais de tout un appareillage conceptuel forgé pour la littérature antillaise et sa spécificité. Ainsi le concept de « diglossie littéraire », concept central, fondamental, à partir duquel vont s’articuler ceux de « langue indigène du récit », « procuration linguistique », « surconscience linguistique », « souveraineté littéraire » et bien d’autres. Mieux, une véritable transversalité s’est instaurée entre les quatre disciplines susnommés lesquelles non seulement puisent dans l’une ou l’autre selon les besoins, mais travaillent autour du même concept : par exemple, celui de « créolisation », lui aussi fondamental.

Il n’y a que l’histoire à être demeurée à l’écart de ce recentrage épistémologique et à continuer à nous asséner, imperturbablement des choses du genre « Le 12 février 1840, le gouverneur Untel a décrété ceci… » ou « A la fin du 19è siècle, les ouvriers agricoles entamèrent des grèves… ». A continuer, ce qui est tout aussi grave, à ignorer l’apport théorique de l’anthropologie antillaise ou de l’analyse littéraire antillaise, disciplines auxquelles nos historiens ne font qu’allusion sans qu’on comprenne bien comment lesdites allusions s’articulent à leurs démonstrations.

Nous posons donc la question : où est l’épistémologie des sciences historiques adaptée à notre réalité ? Quels en sont les concepts opératoires ?

Parmi, tous ces prétendus historiens, le plus inconsistant théoriquement, celui chez qui, malgré beaucoup d’esbroufe, on dénote la plus grande vacuité conceptuelle n’est autre que le dénommé Frédéric Régent.

Archive symbolique

Quelle est donc la théorie, quelles sont les théories sur lesquelles s’appuient les Antillais et Africains qui grenouillent dans le sillage de Pétré-Grenouilleau ? Aucune ! Or, s’agissant des pays colonisés, en particulier ceux où l’écriture était du seul ressort du maître ou du colon (ce qui ne fut pas le cas de l’Asie ou du monde arabe où malgré la domination coloniale, les indigènes purent conserver une certaine maîtrise de l’écrit dans leur propre langue), il y a une véritable critique des archives à opérer. Il y a à réfléchir à la notion même d’archive. D’abord, on note que celle-ci n’émane que du maître et de lui seul ; ensuite, il apparaît que ce qui est archivé ne visait qu’à asseoir le pouvoir du maître et était donc souvent délibérément tronqué ou manipulé. Chiffres, listes, notations diverses, actes juridiques parfois, tout ce qui est de la main du colon ou de l’Etat colonial est suspect ou, en tout cas, doit être interrogé. Enfin, nos petits Pétré-Grenouilleau locaux font carrément l’impasse sur ce que Dany Bébel-Gisler appelait dans « Le Créole, force jugulée (L’Harmattan, 1972) « l’archive symbolique » de notre culture à savoir le créole et toutes les productions orales dans cette langue (contes, récits familiaux, proverbes, chants de travail etc.). Ils font donc abstraction de l’esclave, du vécu de l’esclave. En ne fondant leur propos que sur l’écrit du maître blanc, ils font comme si l’esclave noir était demeuré les bras croisés et n’avait pas, au cœur même de l’effroyable, recréé une nouvelle culture, un nouveau rapport au monde. Pour ces messieurs, l’esclave n’écrit pas donc il n’a rien à dire !

Au-delà de l’absence de toute réflexion théorique, ce qui est plus scandaleux chez eux, c’est qu’en s’employant à minimiser les atrocités de la période esclavagiste, ils poursuivent en réalité un autre but, un but soigneusement dissimulé, masqué : montrer qu’en dépit de tout ce que nous a fait subir la puissance coloniale, nous pouvons aujourd’hui continuer à vivre en son sein car grâce à de grands hommes, de grands humanistes émanant de cette même puissance, nous avons pu recouvrer notre dignité d’homme et manger à la même table que nos anciens maîtres. Ce négationnisme est donc une forme de néo-assimilationnisme. Il vise à brouiller les cartes et à nous faire perdre de vue, ce qu’Aimé Césaire a nommé « le génocide par substitution ». Le négationnisme de ces pseudo-historiens, dont certains ont vainement tenté d’entrer à l’Université, sert en fait le phénomène de caldochisation, c’est-à-dire le remplacement des Antillais à tous les postes de responsabilité par des gens venus d’ailleurs. En donnant des gages aux Caldoches, en relativisant l’esclavage, en se faisant les porteurs d’eau des Pétré-Grenouilleau et autres, ils espèrent telle ou telle gratification : poste de directeur de telle institution ou tel organisme de l’Etat français, petit chef de ceci ou de cela, invité systématique des plateaux-télés coloniaux etc.

Tous ceux qui ont la nation martiniquaise ou guadeloupéenne chevillée au corps se doivent de combattre avec la dernière énergie les négationnistes car ces derniers, en répandant leur discours mensongers dans l’esprit de nos élèves et de nos étudiants, sont en fait à la pointe du combat pro-assimilation. Ils sont les nouveaux hussards de l’entreprise d’éradication de notre identité créole. Ils ne visent ni plus ni moins, en final de compte, qu’à prouver que, malgré l’esclavage, nous avions vocation à devenir de bons Français.

Historiens, ces gens-là ? Que non ! Agents du colonialisme français.

Raphaël Confiant

Le Maghreb d’Hegel serait-il aussi celui de Sarkozy ?

« L’Afrique septentrionale donne sur la Méditerranée et s’étend, vers l’ouest, jusqu’à l’Atlantique. Elle est séparée de l’Afrique méridionale par le grand désert, qui est une mer asséchée, et par le Niger. Le désert sépare davantage que la mer, et la nature des peuples que l’on rencontre sur le Niger manifeste cette séparation de façon particulièrement nette. C’est un territoire qui s’étend jusqu’à l’Egypte ; sa partie septentrionale est barrée par des régions désertiques et des montagnes. Entre les montagnes il y a de larges vallées fertiles qui en font une des plus belles et des plus riches contrées du monde. Là se trouvent le Maroc, Fas (et non pas Fez), Alger, Tunis, Tripoli. On peut dire que toute cette zone n’appartient pas à l’Afrique, mais à l’Espagne avec laquelle elle forme un bassin. Le polygraphe écrivain politique français de Pradt dit, pour cette raison, qu’en Espagne on est déjà en Afrique. Cette partie de l’Afrique est sa partie non autonome, celle qui a toujours été en relation avec l’extérieur. Elle n’a pas été, elle-même le théâtre d’événements historiques, mais elle a été toujours dépendante des grands bouleversements extérieurs. Ce fut d’abord une colonie des Phéniciens qui parvinrent à établir à Carthage une puissance indépendante. Elle fut ensuite une colonie des Romains, de l’empire byzantin, des Arabes, des Turcs sous la domination desquels elle se désagrégea en petits états de pirates berbères. C’est un pays qui ne fait que suivre le destin de tout ce qui arrive de grand ailleurs, sans avoir une figure déterminée qui lui soit propre. Tournée, comme l’Asie Mineure, vers l’Europe, cette partie de l’Afrique pourrait et devrait être rattachée à l’Europe, comme du reste ont tout récemment tenté de le faire, avec succès, les Français. »

[Hegel, La Raison dans l'Histoire]

Bruits de bottes... ?

Les préparatifs de l’aviation israélienne au dessus de la Méditerranée et les récentes déclarations de responsables politiques israéliens laissent craindre une confrontation prochaine entre Israël et l’Iran. Le résultat d’une équation complexe (qui comprend comme variables les élections présidentielles américaines, les effets des sanctions de la communauté internationale et les progrès des scientifiques iraniens), déterminera si l’Etat hébreu lancera une attaque sur les installations militaires iraniennes.

La trajectoire entre les Etats-Unis et Israël d’une part et l’Iran de l’autre évoque celle de deux trains lancés l’un contre l’autre sur une voie unique. Malgré l’existence d’un certain nombre d’aiguillages et de voies de sortie qui permettraient d’éviter un conflit armé, rien ne dit que les acteurs de cette crise sans précédent souhaitent les emprunter. Un moment atténué par la publication du rapport de l’ensemble des agences américaines de renseignement, le 3 décembre dernier, rapport qui avait conclu à la fin d’un programme militaire à l’automne 2003, les menaces d’intervention contre l’Iran ont récemment redoublé d’intensité.

Il y a eu, tout d’abord, les manœuvres d’entraînement menées par l’aviation israélienne au dessus de la Méditerranée orientale pendant la première semaine de juin. Selon le New York Times qui a rapporté l’information par l’intermédiaire de sources anonymes au sein du Pentagone, les exercices ont mobilisés une centaine de chasseurs-bombardiers F-16 et F-15 et visaient à préparer une intervention sur les installations nucléaires iraniennes. L’autre objectif, plus immédiat, était d’envoyer un message aux dirigeants iraniens pour leur signifier la détermination d’Israël à agir si l’Iran ne renonçait pas à suspendre ses activités d’enrichissement.

A la même période, des responsables israéliens n’ont pas hésité à menacer directement l’Iran : « Si l'Iran poursuit son programme de mise au point d'armes nucléaires, nous l'attaquerons, a déclaré le 6 juin Shaul Mofaz, ministre des Transport et ancien ministre de la Défense. Attaquer l'Iran pour donner un coup d'arrêt à ses projets nucléaires sera inévitable », a-t-il ajouté. Si la volonté israélienne de mettre fin au programme atomique iranien ne fait aucun doute, le raid mené par l’aviation israélienne sur un site soupçonné d’abriter des installations nucléaires en Syrie le confirme. Reste à savoir si l’Etat hébreu dispose des moyens militaires nécessaires. Selon plusieurs analystes, les forces aériennes israéliennes ne possèdent pas à l’heure actuelle la puissance de feu suffisante pour anéantir l’ensemble des installations iraniennes, dont une partie pourrait être clandestine.

Le temps joue pour l'Iran

Ces exercices militaires forts peu discrets et ces déclarations martiales interviennent dans un contexte particulier. Les sanctions économiques adoptées contre la République islamique par la communauté internationale n’ont pas réussi, jusqu’à présent, à convaincre l’Iran d’abandonner ses activités d’enrichissement. Et rien n’indique qu’un renforcement de celles-ci, malgré le coût de plus en plus élevé sur l’activité économique en Iran, parviennent à faire ployer le régime des mollahs. Même si selon les services de renseignements occidentaux, les scientifiques persans semblent rencontrer de nouvelles difficultés dans le développement de leur programme, en particulier dans le fonctionnement des centrifugeuses, le temps joue pour l’Iran. En effet, il n’est pas dit que la prochaine administration américaine, surtout si Barack Obama est élu à la présidence, sera encline à lancer une attaque aérienne préventive sur l’Iran pour détruire ses installations et déclencher un conflit aux conséquences incalculables.

Du point de vue israélien, pour des raisons à la fois de capacités militaires et de coût politique, le programme nucléaire iranien devrait être « traité » par les forces aériennes américaines. Cette position pourrait rencontrer les intérêts d’une partie du camp républicain conscient que le déclenchement d’hostilités avec l’Iran favoriserait l’élection de John McCain à la Maison Blanche. Un des principaux conseillers du sénateur de l’Arizona a illustré l’intérêt républicain pour une confrontation, le lundi 23 juin, avec une désarmante franchise. Lors d'une interview dans le magazine Fortune, Charlie Black a déclaré qu'un attentat terroriste du type de celui du 11-Septembre « serait à coup sûr un grand avantage pour le candidat républicain ». Caricature du cynisme politique, Charlie Black a précisé que l’assassinat de la chef de l’opposition pakistanaise Benazir Bhutto en décembre avait permis à John McCain de devenir le candidat des républicains. « Sa connaissance du sujet et sa capacité à en parler a encore une fois souligné qu’il est celui qui est prêt à être le commandant en chef », a-t-il déclaré. « Et ça nous a aidés ».

D’autres personnes en revanche estiment que dans le cas où Georges Bush n’ordonnerait pas une attaque avant la fin de son mandat, Israël pourrait lancer une attaque sur l’Iran après l’élection de novembre. C’est le cas de John Bolton, ancien ambassadeur des Etats-Unis à l’ONU et figure du clan néoconservateur pour qui « la fenêtre idéale » pour des frappes se situerait entre le 4 novembre et la prise de fonction le 20 janvier 2009. « Les Israéliens ont un œil sur le calendrier à cause du rythme auquel les Iraniens avancent à la fois sur le développement de leurs capacités nucléaires et sur les moyens qu’ils mettent en œuvre pour augmenter leur défense en achetant de nouveaux systèmes anti-aériens russes et en renforçant la protection de leurs installations nucléaires ».

En tout état de cause, une confrontation entre Israël et l’Iran apparaît probable, quelle se fasse directement ou que celle-ci soit menée par l’intermédiaire des Etats-Unis. Les Israéliens, qui portent en eux de manière vivace le souvenir de l’Holocauste, prennent au pied de la lettre les menaces du président Mahmoud Ahmadinejad de « rayer Israël de la carte ». Pour l’Etat hébreu, la possession de l’arme nucléaire représente un risque existentiel qu’il n’est pas prêt à prendre. La maîtrise complète du cycle nucléaire est pour Téhéran une nécessité pour des raisons de prestige national, de volonté de puissance régionale et surtout, même si les Iraniens affirment ne pas vouloir posséder la bombe, pour sanctuariser leur territoire contre toute possibilité d’invasion ou d’attaque étrangère. Une menace qui s’est considérablement accrue avec l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis en 2003.

Mehdi Benchelah

En Anglais

A contrario


Du communautarisme blanc et de la laïcité à la française

Comment analysez-vous la question des minorités aux Etats-Unis ?

Le bureau de recensement américain reconnaît que les blancs seront démographiquement minoritaires en 2050. Nous le voyons déjà en Californie, notamment, ou les latinos sont majoritaires. Ces changements démographiques vont questionner la suprématie blanche et son hégémonie sur tout le pays. Celle-ci est camouflée par le discours multiculturel aux Etats-Unis et par le discours républicain en France.

Les Etats-Unis sont un régime de démocratie de neo-apartheid, une démocratie historiquement dirigée par les blancs à l’exclusion des autres groupes ethniques : latinos, afro-américains, indigènes, asiatiques…Depuis 1776, les blancs dominaient démographiquement, et donc, selon la règle de la majorité, le pouvoir leur revenait « légitimement », ainsi que le contrôle de l’économie et de la culture. Rappelons qu’avant les mouvements des droits civils des années 1960, il était légal de discriminer. Aujourd’hui c’est interdit par la loi, mais en fait il y a eu un glissement d’un racisme biologique vers un racisme culturaliste. C’est : « je ne te discrimine pas parce que tu es noir ou latino mais parce que tu ne possèdes pas les attributs culturels suffisants pour tel ou tel emploi (discours de la infériorisation culturelle). »

Ces changements démographiques vont rendre plus visible la suprématie blanche et vont délégitimer l’idée que la société américaine est une démocratie, à moins qu’elle ne se décolonise profondément. La lutte pour la décolonisation de l’empire américain a commencé, de l’intérieur, avec les mobilisations de millions de latinos au printemps dernier.

Vous parlez de colonialité du pouvoir pour définir les formes de domination aux Etats-Unis. De quoi s’agit-il ?

Ce concept est né d’une discussion entre intellectuels latino-américains et latinos vivant aux Etats-unis. Il considère que les processus de décolonisation sont inachevés et que l’idée selon laquelle les relations coloniales ont disparu avec l’effondrement des administrations coloniales est le grand mythe du XXe siècle. Depuis la conquête des Amériques, nous avons vécu dans un système de domination dirigé par les descendants de colons européen.

C’est valable pour l’Amérique du Nord comme le reste du continent. La colonialité du pouvoir ne s’est pas achevée avec la fin des administrations coloniales. Au niveau de l’Etat-nation, les descendants des blancs continuent de dominer les structures de pouvoir dans les Amériques. Au niveau mondial, une minorité de blancs capitalistes des centres métropolitains européens et euro-américains du nord. continuent à dominer.

Mais avec les changements démographiques, de nouveaux enjeux apparaissent. La démocratie ne pourra être réduite à la représentation de la majorité (blanche) ou alors nous irons vers une forme de Neo-apartheid (un nouveau type d’apartheid dans lequel quelques personnes issues des minorités donnent un aspect multiculturel au pouvoir capitaliste blanc, par exemple Condeleeza Rice). Les manifestations du 1er mai 2006, les plus grandes de l’histoire des Etats-Unis, avec des millions de latinos dans les rues des principales villes américaines, marquent une rupture.

Qu’ils aient des papiers ou non, des millions de personnes ont osé exprimer leur volonté d’être dans la société et non en marge. Les latinos aux Etats-Unis ont démontré qu’ils constituaient une force économique et désormais politique. Ce mouvement constitue peut-être le début de la décolonisation de l’empire américain. Nous devrons être attentif aux conséquences….

Et comment analysez-vous la situation en France ?

Il me semble que le système français incarne de manière extrême l’universalisme le plus abstrait qui reflète « une colonialité du pouvoir à la française ». Contrairement aux discours ambiants, le communautarisme en France est surtout un communautarisme blanc, masculin et élitiste. Les instances de pouvoir, qu’il soit politique (Parlement…) ou économique (grandes entreprises) sont tenues par le même groupe qui ne cesse de reproduire ses privilèges.

Le paradoxe, c’est qu’on taxe certains groupes ethniques de communautarisme alors qu’on ne leur laisse pas de véritables moyens d’accéder à certaines sphères socio-économiques. Ils ont beau subir de multiples discriminations à l’école ou au travail depuis des décennies, leur capacité à se défendre est très limité. Les émeutes d’octobre 2005 illustrent l’impasse dans laquelle se trouve le système français qui proclame d’un côté une égalité théorique et qui de l’autre échoue à imposer une réelle égalité des chances.

L’idée de laïcité à la française reflète cette même logique, elle se veut universelle mais constitue plutôt une forme de « sécularisation de la cosmologie chrétienne », loin d’être neutre. La République française est, à mon avis, la sécularisation de l’évangile de saint Paul. Par exemple, la loi sur les signes religieux n’évoque pas l’idée de respect des religions.

Elle sous-entend plutôt l’idée que pour être totalement français, on ne doit pas montrer que l’on a une religion. De ce fait, on ne peut définir la laïcité comme un principe de respect des religions puisqu’elle nie une partie de l’identité de certains individus. Cette loi n’apporte pas de solution à la musulmane qui est persuadée que le port du voile est une nécessité pour son salut, il en va de même pour le turban des sikhs. J’irai plus loin en soulignant le caractère ouvertement islamophobe de cette loi qui inflige à certaines populations une violence morale qu’on ne mesure pas.

Ramon Grosfoguel

La femme est un nègre comme les autres...

La matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la nation française par Elsa Dorlin.

La race a une histoire, qui renvoie à l’histoire de la différence sexuelle. Au XVIIe siècle, les discours médicaux affligent le corps des femmes de mille maux : « suffocation de la matrice » « hystérie », « fureur utérine », etc. La conception du corps des femmes comme un corps malade justifie efficacement l’inégalité des sexes. Le sain et le malsain fonctionnent comme des catégories de pouvoir. Aux Amériques, les premiers naturalistes prennent alors modèle sur la différence sexuelle pour élaborer le concept de « race » : les Indiens Caraïbes ou les esclaves déportés seraient des populations au tempérament pathogène, efféminé et faible. Ce sont ces articulations entre le genre, la sexualité et la race, et son rôle central dans la formation de la Nation française moderne qu’analyse Elsa Dorlin, au croisement de la philosophie politique, de l’histoire de la médecine et des études sur le genre. L’auteure montre comment on est passé de la définition d’un « tempérament de sexe » à celle d’un « tempérament de race ». La Nation prend littéralement corps dans le modèle féminin de la « mère », blanche, saine et maternelle, opposée aux figures d’une féminité « dégénérée » - la sorcière, la vaporeuse, la vivandière hommasse, la nymphomane, la tribade et l’esclave africaine. Il apparaît ainsi que le sexe et la race participent d’une même matrice au moment où la Nation française s’engage dans l’esclavage et la colonisation.

Table des matières :

Préface - Introcution -

I / Les maladies des femmes - 1. Le tempérament - La fabrique du sexe - Les philosophies de l’égalité des sexes - 2. La maladie a-t-elle un sexe ? - Engorgées, suffoquées, obsédées - L’hystérie : protée ou chimère ? - 3. Des corps mutants : prostituées, Africaines et tribades - Un précédent : les « mules du démon » - Furieuses et fricatrices - 4. Fureur et châtiments - De la fureur à la nymphomanie - Reféminiser les Européennes -

II / L’engendrement de la nation - 5. Les vapeurs de la lutte des classes - Les vigoureuses paysannes : un modèle transitoire de santé - Domestiques nymphomanes et bourgeoises hystériques - 6. La naissance de la « mère » - L’élaboration d’un concept de santé féminine - La rhétorique féministe des médecins natalistes - 7. Épistémologie historique des savoirs obstétriques - Matrones et sages-femmes - Secrets des femmes vs science obstétrique - 8. Le lait, le sang, le sol - Une démiurgie monstrueuse : les nourrices - Du dépeuplement à la dégénérescence - Hybridité des peuples et marchés aux esclaves -

III / La fabrique de la race - 9. La Nation à l’épreuve des colonies - La question de l’autochtonie - Du corps colonial au corps national - 10. Généalogie du racisme - L’émergence du concept moderne de la race - Du tempérament de sexe au tempérament de race - 11. Les « maladies des nègres » - Médecine coloniale et médecine esclave - L’esclavage, un régime de santé - De la pathologisation à la racialisation
- Épilogue : Défaire la race -
- Bibliographie - Index des notions.

VOIR AUSSI

Petit hommage à Hugues Dorzée, visiteur du "Soir"...

« Les intellectuels et les écrivains, même les artistes, sont donc conviés à devenir journalistes s’ils veulent se conformer aux normes. C’est un nouveau type de pensée, la pensée-interview, la pensée-entretien, la pensée-minute. On imagine un livre qui porterait sur un article de journal, et non plus l’inverse. Les rapports de force ont tout à fait changé, entre journalistes et intellectuels. Tout a commencé avec la télé, et les numéros de dressage que les interviewers ont fait subir aux intellectuels consentants. Le journal n’a plus besoin du livre. je ne dis pas que ce retournement, cette domestication de l’intellectuel, cette journalisation, soit une catastrophe. C’est comme ça : au moment même où l’écriture et la pensée tendaient à abandonner la fonction-auteur, au moment où les créations ne passaient plus par la fonction-auteur, celle-ci se trouvait reprise par la radio et la télé, et par le journalisme. Les journalistes devenaient les nouveaux auteurs, et les écrivains qui souhaitaient encore être des auteurs devaient passer par les journalistes, ou devenir leurs propres journalistes. Une fonction tombée dans un certain discrédit. retrouvait une modernité et un nouveau conformisme, en changeant de lieu et d’objet... » (Gilles Deleuze)


Devoir de mémoire

Au début du 20e siècle, dans le cadre d’une campagne internationale de protestation contre les crimes dont se rendait coupable le régime de Léopold II au Congo, une période d’opprobre frappe Léopold II. Puis, on enregistre au cours des années 1930, une sorte de réhabilitation de Léopold II : on érige des statues équestres de Léopold II et on inaugure des plaques « commémoratives » dans une série de lieux publics extrêmement importants au niveau de la mémoire, comme le hall de l’hôtel de ville.

Nous voulons aborder d’une manière tout à fait critique, avec un parti pris de mise en cause, ces aspects de l’Histoire de manière à ce que la Belgique assure réellement un devoir de mémoire, une obligation de mémoire. Des débats ont eut lieu en Belgique, dans les huit derniers mois, sur la question de savoir s’il fallait permettre à un nouvel élu municipal de siéger dans un conseil communal alors qu’il niait le génocide arménien du début du 20e siècle. Par contre, le silence est de mise lorsqu’il s’agit des actions du Roi des Belges au Congo de la fin du 19e siècle au début du 20e siècle. Il y a là une mémoire tout à fait sélective des mandataires politiques belges, de la presse, de certains professeurs d’université. Notre rôle consiste à réintroduire dans le débat, dans les questions de société, la responsabilité de la Belgique à l’égard du peuple congolais.

Mise en perspective historique de la colonisation du Congo

A la fin du 18e siècle, soit plus d’un siècle avant le démarrage de la colonisation léopoldienne du Congo, les 13 colonies britanniques d'Amérique du Nord, suite à une guerre d’indépendance, se libèrent de la couronne britannique. La Grande-Bretagne, dans une autre partie de la planète, renforçait son emprise, en imposant la colonisation de l'Asie du Sud, l’Inde au sens large, de la fin du 18e siècle jusqu’au milieu du 20e siècle. De leur côté, les Hollandais renforçaient leur domination sur l'Indonésie. Ceux qui luttaient pour la libération, pour la suppression des colonies, ne se limitaient pas aux descendants européens – récemment immigrés - qui ont obtenu l’indépendance des 13 colonies britanniques d’Amérique du Nord pour fonder ensemble, en 1776, les Etats-Unis d’Amérique du Nord. Un peuple extrêmement courageux, un peuple noir descendant direct d’Africains, le peuple d’Haïti, conquiert aussi son indépendance en 1804 contre la domination française. Au cours des vingt années suivantes, des guerres d'indépendance sont livrées en Amérique Latine. Elles sont dirigées par des personnes comme Simon Bolivar qui va défaire, en plusieurs batailles, les troupes espagnoles qui dominent une grande partie de l’Amérique Latine.

Je mentionne tout cela parce que, à la fin du 18e siècle et au début du 19e siècle, alors que toute une série de pays conquièrent leur indépendance aux Amériques, l'Afrique subsaharienne est encore largement non colonisée par les Européens. Cela ne l'empêche pas d'avoir subi les effets de la colonisation des autres continents par le biais du commerce triangulaire et de la traite des Noirs. Plusieurs dizaines de millions d'Africains sont réduits en esclavage et transportés de force aux Amériques entre le 17e siècle et le milieu du 19e siècle.

C'est dans le quatrième quart du 19e siècle que l'Afrique subsaharienne tombe complètement sous le joug colonial des pays européens : Grande-Bretagne, France, Portugal, Allemagne, Belgique ... principalement.

Léopold II, deuxième roi des Belges, cherche à doter son pays d'une colonie

Léopold II envisage de coloniser une partie de l'Argentine, puis il se tourne vers les Philippines et il en demande le prix aux Espagnols. Ce prix est trop élevé, il ne peut pas le payer. Finalement, il jette son dévolu sur l'immense bassin du fleuve Congo. Pour ce faire, il utilisera la ruse afin de ne pas entrer en conflit avec les grandes puissances européennes qui sont déjà, elles, d’importantes puissances coloniales et qui auraient les moyens de réduire à néant les ambitions coloniales de la Belgique, venue tardivement réclamer sa part du gâteau.

Avant de devenir roi, Léopold II avait parcouru une partie importante du monde colonial : Ceylan, l'Inde, la Birmanie, l'Indonésie. Il tomba en admiration au cours de ses voyages devant les méthodes des Pays-Bas à Java en Indonésie.

Java était pour lui le modèle à suivre et c’est ce qu’il appliquera lors de sa colonisation au Congo. Le modèle javanais reposait sur la main d'oeuvre forcée.

Au 19e siècle, les arguments utilisés par les Européens pour coloniser l'Afrique et l'Asie étaient principalement les suivants : christianiser les païens ; apporter à tout le monde les bénéfices du libre commerce (cela reste très actuel…) et, dans le cas de l'Afrique subsaharienne, en finir avec la traite des esclaves par les Arabes.

A partir de 1865, quand Léopold II accède au trône, il entreprend de nombreuses initiatives pour doter la Belgique d'une colonie.

Par exemple, en 1876, il organise au palais royal une conférence géographique internationale. Selon lui, l’objectif - et c’est cohérent par rapport au prétexte qui était utilisé à l’époque - est : « Ouvrir à la civilisation la seule partie de notre globe où elle n'ait point encore pénétré, percer les ténèbres qui enveloppent des populations entières, c'est, j'ose le dire, une croisade digne de ce siècle de progrès. (...) Il m'a paru que la Belgique, État central et neutre, serait un terrain bien choisi pour une telle réunion. (...) Ai-je besoin de vous dire qu'en vous conviant à Bruxelles, je n'ai pas été guidé par des vues égoïstes ? Non, Messieurs, si la Belgique est petite, elle est heureuse et satisfaite de son sort; je n'ai d'autre ambition que de la bien servir. ». Et il explique qu’avec cette société internationale de géographie où il a convoqué une série de grands explorateurs, il s’agira de construire des routes à ouvrir successivement vers l’intérieur et des stations hospitalières, scientifiques et pacificatrices qui constitueront autant de moyens d’abolir l’esclavage, d’établir la concorde entre les chefs, de leur procurer des arbitres justes, désintéressés. Cela, c’est le discours officiel.

Très peu de temps après, il embauche l’explorateur Stanley qui venait de traverser l’Afrique d’est en ouest en suivant le fleuve Congo jusqu'à son embouchure.

La conférence de Berlin de 1885 et la création de l’Etat indépendant du Congo

En 1885, après de multiples manoeuvres diplomatiques, Léopold II obtient à Berlin l'autorisation de créer un État indépendant du Congo. Le chancelier Bismarck dit en clôture de la conférence de Berlin en février 1885 : « Le nouvel État du Congo est destiné à être un des plus importants exécutants de l'oeuvre que nous entendons accomplir, et j'exprime mes meilleurs voeux pour son développement rapide et pour la réalisation des nobles desseins de son illustre créateur. »

Parallèlement à ses discours dans les grandes conférences, Léopold II tient un autre type de propos : les documents qu’il envoie à ceux qu’il délègue dans l’État indépendant du Congo pour le mettre en valeur, ou les déclarations qu’il fait à la presse. Par exemple, le 11 décembre 1906, paraît une interview au journal new-yorkais Publisher’s Press où il dit - je le cite et ayons à l’esprit que nous sommes en 1906, plus de vingt ans après la conférence de Berlin : «Quand on traite une race composée de cannibales depuis des milliers d'années, il est nécessaire d'utiliser des méthodes qui secoueront au mieux leur paresse et leur feront comprendre l'aspect sain du travail ».

Dès le moment où, en 1885, Léopold II peut créer de toutes pièces l’État indépendant du Congo qui est SON État personnel, il prend un premier décret fondamental : toutes les terres considérées vacantes deviennent propriété de l’État. Il s’approprie les terres alors que l’objectif de l’État indépendant du Congo était de permettre aux chefs congolais de s’entendre et de se défendre par rapport aux Arabes qui les réduisaient en esclavage. En réalité, il passe une série de traités, via Stanley, avec une série de chefs coutumiers du Congo, par lesquels ces chefs coutumiers transfèrent la propriété des terres de leurs villages ou de leurs domaines au chef de l’État indépendant du Congo, Léopold II. Les autres terres, un immense territoire, sont déclarées vacantes et deviennent donc aussi la propriété de l’État indépendant du Congo.

Le modèle javanais appliqué par la Belgique de Léopold II au Congo

C’est alors que Léopold II applique le modèle de l’exploitation hollandaise de Java : il exploite systématiquement la population qu’il réussit à dominer notamment par la création de la Force publique, en exigeant de cette population qu’elle récolte du latex (du caoutchouc naturel), des défenses d’éléphants, et qu’elle fournisse la nourriture nécessaire aux besoins des colons. Le roi s’octroie un monopole sur à peu près toutes les activités et les richesses du Congo. Son modèle implique une récolte maximale des richesses naturelles du Congo par des moyens qui n’ont rien à voir avec des méthodes directement modernes de production industrielle. Non, il s’agit de forcer la population congolaise à récolter le latex pour ramener obligatoirement une certaine quantité par tête, à chasser pour ramener d’énormes quantités de défenses d’éléphants. Léopold II entretient une force coloniale dotée d’une armée principalement composée de Congolais et commandée entièrement par des Belges, pour imposer le respect de l’ordre colonial et le respect des obligations de rendement. Il utilisera systématiquement des méthodes d’une absolue brutalité. Par tête d’habitant, il fallait ramener tant de caoutchouc. Pour forcer les chefs de villages et les hommes à partir à la cueillette, on emprisonnait leurs femmes dans des camps de concentration où elles étaient régulièrement soumises à des sévices sexuels de la part des colons ou des Congolais de la Force publique. Si l’on n’obtenait pas les résultats et les quantités obligatoires, on tuait pour faire des « exemples », ou on mutilait. Des photos de l’époque montrent des personnes victimes de ces mutilations, qui avaient un sens tout à fait précis. Les soldats de la Force publique devaient faire la preuve qu’ils avaient utilisé chaque cartouche à bon escient : ils devaient donc ramener une main coupée pour prouver que la cartouche avait bien servi à tuer un Congolais.

La vision, la politique de Léopold II, roi des Belges et représentant des intérêts de la Belgique, du peuple belge, correspondait donc à un mode de colonisation extrêmement brutal. Il dit d’ailleurs à propos du modèle de colonisation : « Soutenir que tout ce que le blanc fera produire au pays doit être dépensé uniquement en Afrique et au profit des noirs est une véritable hérésie, une injustice et une faute qui, si elle pouvait se traduire en fait, arrêterait net la marche de la civilisation au Congo. L’Etat qui n’a pu devenir un Etat qu’avec l’actif concours des blancs, doit être utile aux deux races et faire à chacune sa juste part. »

Manifestement la part qui revient au Congolais, c’est le travail forcé, la chicote et les mains coupées.

Sur la question de l’exploitation sauvage du caoutchouc, je donnerai seulement quelques chiffres : l’exploitation du caoutchouc commence en 1893 et est liée aux besoins en pneumatiques de l’industrie automobile naissante et du développement de la bicyclette. On produit 33.000 kilos de caoutchouc en 1895, on en récolte 50.000 kilos en 1896, 278.000 kilos en 1897, 508.000 kilos en 1898… Les récoltes absolument énormes vont donc rapporter des bénéfices extraordinaires aux sociétés privées que Léopold II a créées, et dont il est l’actionnaire principal, pour gérer des affaires de l’État indépendant du Congo. Le prix du kilo de caoutchouc à l’embouchure du fleuve Congo est de 60 fois inférieur au prix de vente en Belgique. Cela rappelle aussi des choses très actuelles avec les diamants ou le coltan collectés aujourd’hui.

La campagne internationale contre les crimes de la Belgique de Léopold II au Congo

Cette politique a finalement donné naissance à une immense campagne internationale contre les crimes perpétrés par le régime léopoldien. Ce sont des pasteurs noirs des Etats-Unis qui s’insurgent contre cet état de chose, puis le fameux Morel. Celui-ci travaille pour une société britannique à Liverpool et est amené à voyager régulièrement à Anvers. Il fait le constat suivant : alors que Léopold II prétend que la Belgique fait des échanges commerciaux avec l’État indépendant du Congo, les bateaux ramènent du Congo des défenses d’éléphants, des milliers de kilos de caoutchouc, et ne repartent qu’avec des armes, essentiellement, et des aliments pour la force coloniale. Morel pense qu’il s’agit là d’un bien drôle de commerce, d’un bien drôle d’échange. Les Belges de l’époque qui soutenaient Léopold II ne reconnurent jamais cette réalité. Ils affirmèrent que Morel représentait les intérêts de l’impérialisme britannique et ne critiquait les Belges que pour prendre leur place. Paul Janson, dont le principal auditoire de l’université libre de Bruxelles, porte le nom, dira : « Je ne vais jamais critiquer l’œuvre de Léopold (il était député à la chambre) car ceux qui le critiquent notamment les Britanniques, ne le font qu’avec la politique de ôte toi de là que je m’y mette ».

Cependant, les critiques prennent de l’ampleur, avec des livres comme celui de Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, et Le crime du Congo belge, un livre trop méconnu de Arthur Conan Doyle, l’écrivain qui a inventé Sherlock Holmes. Une campagne internationale contre l’exploitation du Congo se traduit par des manifestations aux Etats-Unis ainsi qu’en Grande-Bretagne et finit par produire des effets. Léopold II se voit obligé de constituer une commission d’enquête internationale en 1904 qui se déplace sur place, au Congo, pour récolter des témoignages. Les témoignages que cette commission internationale récolte sont accablants. On les trouve tous sous une forme manuscrite dans les archives de l’État belge.

Aujourd’hui, le devoir de mémoire par rapport aux crimes contre l’humanité commis au Congo

Au cours des vingt dernières années, beaucoup de conférences ont été données, des livres ont été publiés pour dénoncer le type d’Etat que Léopold II, Roi des Belges, avait instauré au Congo. Bref, une ample littérature sérieuse s’est ajoutée aujourd’hui aux documents d’époque.

On y apprend par exemple que la part du budget que l’Etat indépendant du Congo destinait aux dépenses militaires oscillait bon an mal an entre 38% et 49% des dépenses totales. C’est dire l’importance de la chicotte, l’importance des fusils modernes pour instaurer une dictature utilisant systématiquement l’arme de la brutalité et des assassinats…

On peut considérer, sans risque d’erreur, que le Roi des Belges et l’Etat indépendant du Congo, qu’il dirigeait avec l’accord du gouvernement et du parlement belges de l’époque, sont responsables de « crimes contre l’humanité » commis de manière délibérée. Ces crimes ne constituent pas des bavures, ils sont le résultat direct du type d’exploitation auquel le peuple congolais était soumis. Certains auteurs, et non des moindres, ont parlé de « génocide ». Je propose de ne pas engager un débat qui se focalise sur cette question parce qu’il est difficile d’établir exactement des données chiffrées. Certains auteurs sérieux estiment que la population congolaise en 1885 atteignait 20 millions et qu’au moment où Léopold II doit transmettre à la Belgique en 1908 son Congo à la Belgique pour en faire le Congo belge, il restait 10 millions de Congolais. Ce sont des estimations d’auteurs sérieux, mais difficiles à prouver dans la mesure où il n’y avait pas de recensement de population.

Au lieu de millions de victimes, si le nombre de celles-ci s’élevait à des dizaines de milliers ou à des centaines de milliers de victimes innocentes de l’activité coloniale de Léopold II, il n’en resterait pas moins qu’il s’agit de crimes contre l’humanité et qu’il est fondamental de rétablir la vérité historique. Des citoyens, et notamment des jeunes, entrant dans le hall de l’hôtel de ville de la ville de Liège, ou allant de la rue du Trône vers la place Royale à Bruxelles, passent devant la plaque saluant l’œuvre coloniale ou devant la statue équestre de Léopold II. Des citoyens passent devant la statue de Léopold II érigée à Ostende en front de mer. Ils voient un Léopold II majestueux avec, en contrebas, des Congolais reconnaissants, tendant leurs mains reconnaissantes vers lui avec pour seul commentaire le rôle civilisateur de Léopold II pour libérer les Congolais de la traite des esclaves… Il est urgent de rétablir la vérité historique et d’arrêter de mentir à nos enfants, de mentir aux citoyens belges, d’arrêter d’insulter la mémoire des victimes, des descendants des victimes et des descendants des Congolais qui ont subi dans leur chair, dans leur dignité, une domination absolument terrible.

Ce devoir de mémoire, il doit être fait ailleurs aussi. Qu’on évite un débat du type : « vous ne faites que critiquer la Belgique et vous taisez ce qui s’est passé ailleurs ». J’ai commencé mon exposé par situer le contexte : la Grande-Bretagne a dominé de manière extrêmement brutale l’Asie du Sud ; les Pays-Bas ont dominé avec une violence extrême les populations d’Indonésie ; avant cela, on avait exterminé les trois quarts de la population de ce qu’on appelait, à ce moment-là, les Amériques et, dans le cas de la Caraïbe, on en a exterminé quasiment 100% au cours du 16e siècle. L’Etat belge n’a donc pas du tout le monopole de la brutalité, mais nous sommes en Belgique et, en tant que citoyens belges, avec nos amis congolais, avec les ressortissants des différents pays qui vivent en Belgique, il est fondamental de faire ce devoir de mémoire et de rétablir la vérité historique. C’est aussi pourquoi nous demandons la mise en place d’une commission parlementaire d’enquête sur le passé colonial de la Belgique.

Eric Toussaint